Saint Hilarianun prête nom pour une légendeEtude comparée des légendes de St Hilarian et de Dadon, fondateur de Conques
Après la reconnaissance impériale du Christianisme comme religion de l'Empire Romain par l'Edit de Milan en 313, une vague d'ermites déferla en Gaule sur les traces de St Martin dans un but d'évangélisation. L'Eglise va utiliser ce mouvement missionnaire en faisant de nombre de ces ermites des saints locaux dans un souci de maillage politico-religieux destiné à asseoir son autorité sur des populations récemment converties. A ce mouvement appartiennent en Rouergue Grat et Ansut, martyrisés à Capdenac, et sans doute un certain nombre de saints dont l'origine et l'histoire sont inconnues tels St Urcize ou St Hilarian. Ce dernier a fait l'objet d'une légende que nous allons maintenant examiner mais sous un angle inédit en effectuant une comparaison avec celle de Dadon, le fondateur de Conques, la raison en étant que la légende d'Hilarian est une création de Conques. La légende de St HilarianD'après sa légende, Hilarian serait né à Lévihnac au début du VIIIe siècle. Enfant très pieux, il se tourna vers le sacerdoce et devint le prêtre desservant de l'église de Perse. Il fit l'objet de persécutions de la part des sarrasins et se réfugiait parfois à Lévinhac pour y dire la messe. Lorsque le Lot était gros, il jetait son manteau sur le fleuve et s'en servait comme d'un radeau pour échapper à ses ennemis. Cette situation inquiétait sa mère qui lui prédit que si ses ennemis l'attrapaient, ils lui couperaient la tête. Hilarian promit dans un tel cas de la lui rapporter. Ce qui fut fait : décapité, le saint se releva, lava sa tête dans une source proche qui prit le nom de Fontsange (fons sancta : la source sainte) et traversant le Lot une dernière fois, tint la promesse faite à sa mère. Hilarian aurait, d'après sa légende, été décapité vers 730, sarrasins obligent. Le principal intérêt du récit est d'attester la présence vers 730 de l'église de Perse et, par le biais d'un prêtre desservant, de celle d'une population proche. On peut en conclure que le monastère et le bourg de Perse existaient au début du VIIIe siècle. Mais une question sur le récit de ces persécutions n'a jamais été soulevée. Si lorsque le Lot était gros, Hilarian jetait son manteau sur le fleuve et s'en servait comme d'un radeau, mettant ainsi fin à la poursuite, il est peu probable que ses ennemis l'aient poursuivi uniquement dans ce cas de figure juste pour le plaisir de le voir exécuter son numéro de tapis flottant. Lorsque le Lot était bas, Hilarian pouvait donc franchir le Lot pratiquement à gué. La question qui se pose est alors la suivante : pourquoi ses ennemis ne traversaient-ils pas à leur tour pour le rattraper ? Qu'est-ce qui les en empêchait ? La réponse à cette question, comme nous le verrons, est l'une des clés de la légende.
L'auteur avait d'ailleurs compris que sur ce point son histoire ne tenait pas la route. Il lui fallait trouver une explication : "un jour ses ennemis entreprirent de se lancer à sa poursuite (sans doute quand le Lot était bas) mais une vague les engloutit". Conscient que ce passage de la Mer Rouge du pauvre ne convaincrait personne, il continua à ramer et se résolut à laisser les sarrasins traverser la rivière: " un jour cependant ses ennemis réussirent à traverser. Le saint monta la colline jusqu'à un rocher qui se moula à la forme de son corps et le cacha à la vue de ses ennemis". Le tradition va montrer ce rocher près des Matelines, oubliant que, si les sarrasins avaient traversé le Lot, la poursuite devait se dérouler sur l'autre rive.
La légende de DadonD'après sa légende rapportée par Ernold le Noir en 825, Dadon ou Datus vivait avec sa mère sous le toit familial. Les Sarrasins s'étaient installé dans la région et avaient édifié sur un piton rocheux le château de Roqueprive. En l'absence de Dadon, les barbares pillèrent sa demeure et emmenèrent sa mère captive. Dadon et ses compagnons d'armes accoururent à Roqueprive où les sarrasins lui proposèrent d'échanger sa mère contre son cheval. Son orgueilleux refus entraîna la mise à mort de la pauvre femme qui eut les seins et la tête coupés avant que sa dépouille ne soit jetée du haut du rempart. Prenant conscience de sa folie, Dadon s'enfuit loin de ce lieu et s'installa dans la solitude de Conques pour y expier sa faute en vivant en ermite. Rejoint par Medraldus et quelques compagnons il y fonda un monastère, mais refusa d'en être abbé et, préférant la vie d'ermite, alla s'installer à Grand Vabre où il termina sa vie. Comme pour Hilarian, la présence de sarrasins situe l'épisode de la mort de la mère de Dadon vers 730. La légende ne dit pas ce qu'il advint des restes de la pauvre femme pour laquelle Dadon avait si peu de considération qu'il refusa de l'échanger contre un cheval. Mais la principale question qui se pose sur cette légende est la suivante : que signifie exactement " s'enfuir loin de ce lieu " ? De quel lieu éloigné où se trouvait le château de Roqueprive et sa demeure familiale Dadon s'est-il enfui pour venir s'installer à Conques ? Qui était-il, qui étaient ses compagnons et d'où venaient-ils ? Prenons des points de comparaisons avec des abbayes contemporaines : L'abbaye de Gellone (devenue en 812 St Guilhem du désert) est fondée en 804 par Guillaume de Gellone dont on connaît parfaitement les origines et qui fut canonisé en 1066 sous le nom de St Guilhem. L'abbaye d'Aniane est fondée vers 780 par Wittiza, élevé à la cour de Pépin le bref, et devenu St Benoît d'Aniane. L'abbaye de Vabres est fondée en 862 par des moines bénédictins venus du Périgord sur des terres qui leur sont donnés par le comte de Toulouse. Ce qui signifie qu'au VIIIe siècle on connaît parfaitement l'origine des fondateurs de nouvelles abbayes. Ce qui n'est pas le cas de Conques. D'une légende à l'autreLes points de convergences de ces 2 légendes sont trop nombreux pour n'être que le fruit du hasard.
1. Elles sont toutes deux issues du fruit de l'imagination des moines de Conques. En effet la charte de donation de Perse à Conques par le Seigneur Hugues de Calmont fait mention d'une source de Perse, mais en aucun cas d'une source sainte (fons sanch). Si Perse avait, suite au martyre d'un saint local, été doté de la présence d'une source miraculeuse, la charte n'aurait pas manqué de le mentionner, ne serait-ce que pour mettre l'accent sur la valeur de la donation.
2. Les 2 légendes racontent 2 histoires ayant eu lieu à la même époque (730) et mettant en scène les mêmes personnages. En effet Hilarian et Dadon sont tous deux aux prises avec les sarrasins alors que ceux-ci n'ont jamais mis les pieds en Rouergue. Les légendes auraient pu évoquer simplement la présence de barbares, ce qui n'aurait rien changé au sens du propos. Mais le but de cette présence sarrasine est certainement de fixer un repère temporel précis, non pas un repère de datation exacte mais une concomitance temporelle des 2 récits.
3. La mère joue un rôle important dans les 2 récits alors que le père est totalement absent
4. Les 2 récits rapportent des mutilations : décapitation pour St Hilarian, décapitation et ablation des seins pour la mère de Dadon. Pour Hilarian, cette mutilation le concerne directement sur son lieu de vie, pour Dadon elle a eu lieu ailleurs et semble devenue une idée obsédante marquant le reste de sa vie. Une telle similitude dans ces détails peut pousser à se poser la question suivante: et si ces 2 récits ne concernaient qu'une seule et même personne ? Enfin un détail toponymique va jouer un certain rôle dans cette explication : le château du récit de Dadon se nomme Roqueprive, un nom qui pris dans le sens d'absence de végétation lui donne la même étymologie que celui de Calmont (calvus mons : le mont chauve)
Etat de la vallée d'Espalion au début du VIIIe siècle Il est possible de dresser un état sommaire de la vallée du Lot à cette époque. La rive droite du fleuve est occupée depuis le IIe siècle par des établissements gallo-romains aux noms en -ac. Simples fermes au départ, ils sont devenus des hameaux ou villages. Ils vivent d'activités agro-alimentaires. Peut-être reste-t-il une activité de poteries sigillées développées aux siècles précédents. Ou une activité de tanneries liées à l'élevage. La rive gauche doit son activité à la présence d'un monastère autour duquel s'est développé un bourg où s'arrêtent les marchands venus par la voie romaine. Cette activité est certainement liée aux productions de la rive droite. Il est donc possible que ce soit la richesse de la vallée et de son monastère qui ait attirée la convoitise du comte de Rouergue par le biais de son homme lige, viguier ou prévôt, le seigneur de Calmont. Si le monastère de Perse contrôle la vie religieuse, sociale et économique de la vallée, l'arrivée et l'installation, au cours du VIIIe siècle, d'un prévôt chargé des fonctions de police et de justice au nom du comte de Rouergue va provoquer une rupture de l'équilibre ancien et amener inévitablement des conflits d'intérêts, liés aux problèmes de pouvoir dans le contrôle de ce territoire.
Hypothèse sur la genèse du conflitUne hypothèse de travail n'est pas une vérité mais un scénario possible à partir de quelques éléments connus, scénario qui va devoir ensuite être vérifié. Pour prendre une image, il s'agit à partir de quelques pièces d'un puzzle d'imaginer le tableau final parmi un certain nombre de possibles. Chaque nouvelle pièce découverte va permettre de confirmer, de modifier ou d'abandonner l'hypothèse de départ. La vérité apparaît uniquement lorsque toutes les pièces ont été assemblées. Toute recherche historique ou scientifique fait appel à cette technique. Mon hypothèse de départ sera donc la suivante : Lors de son installation dans la vallée, le seigneur de Calmont choisit un sommet surplombant le fleuve, une position élevée lui permettant de surveiller la plus importante partie possible de la frontière formée par le cours du Lot en amont et en aval. Mais ce sommet était-il inoccupé ou abritait-il une chapelle, comme ce fut le cas en divers lieux souvent élevés tout au long des siècles. Le château semble d'ailleurs avoir possédé 2 chapelles, une à l'intérieur, l'autre à l'extérieur du rempart, sans doute la chapelle St Michel, siège du " ministerium Calvomontense " cité dans une charte de 883. Partons d'une chapelle initiale du VIIe siècle appartenant à Perse, abritant des reliques (St Hilarian ?) et faisant l'objet d'un pèlerinage. Outre le fait d'être d'un bon rapport pour Perse, ce pèlerinage pouvait représenter un temps fort de la vie religieuse de la vallée et l'un des symboles de l'assise religieuse du monastère, pouvoir spirituel, social et économique de la vallée. En incluant la chapelle dans l'enceinte de son château, le seigneur de Calmont rabaissait le pouvoir des moines tout en assurant le sien, appuyé sur la force des armes. L'inévitable conflit qui s'ensuivit ne pouvait que mener à la ruine du monastère et au déplacement progressif du bourg vers Calmont. Le problème principal pour Perse est venu du fait qu'il ne pouvait attendre aucun secours de la communauté de rive droite pour cause de partage de la région d'abord entre 2 entités religieuses, puis 2 entités civiles, avec le Lot pour limite. L'évêque de Rodez et le comte de Rouergue voyaient leur pouvoir s'arrêter à la rive gauche du fleuve, la rive droite dépendant de l'évêque de Clermont-ferrand et du comte d'Auvergne. La vallée ainsi coupée en deux, chaque rive ne pouvait être d'aucune aide à l'autre et Perse eut alors le malheur de se trouver du mauvais côté. C'est sans doute de cette époque que date l'antagonisme entre les 2 rives qui va perdurer pendant des siècles, avec au sud la rive gauche soumise à la tutelle des seigneurs de Calmont et au nord la rive droite occupée par une communauté de villages affranchie de cette tutelle jusqu'à la modification des territoires de juridiction qui repoussera l'autorité des évêques de Rodez jusqu'à Aubrac et celle des Calmont au-delà du Lot. Retour sur les légendesA partir de cette hypothèse, tentons une explication des légendes : Dans celle d'Hilarian, les poursuivants ne pouvaient traverser le Lot. En remplaçant les sarrasins par les hommes de Calmont, il est alors facile de comprendre qu'il n'était pas possible à ceux-ci de pénétrer sur les terres du comte d'Auvergne pour s'emparer de l'abbé de Perse. L'incident qui en aurait découlé entre les deux comtes aurait été fatal au seigneur de Calmont. Dans la symbolique, Hilarian représente le monastère dont il est le saint patron et la tête coupée, la fin du pouvoir de Perse, pouvoir transféré à Lévinhac par le biais des reliques, ce que raconte l'épisode de la dernière traversée d'Hilarian ramenant sa tête à Lévinhac. Dans la légende de Dadon, la mère représente la chapelle qui assurait la vie économique de Perse par les dons qu'elle suscitait en relation avec les reliques qu'elle possédait, ce qui se retrouve à Conques qui n'aura de cesse de posséder à son tour des reliques (St Vincent de Saragosse, puis Ste Foy d'Agen), sources de substantiels revenus par le même procédé. La perte pour Perse de ces revenus est symbolisée par l'ablation des seins de la mère, la tête tranchée reprenant le problème du pouvoir et donnant un point commun aux deux légendes. Enfin la destruction de la chapelle et ses restes jetés du haut des remparts permet aux Calmont d'ôter tout espoir de retour en arrière pour le monastère. La légende suggère une proposition de transaction par le seigneur de Calmont : à Perse le pouvoir religieux, à Calmont le pouvoir politique et sans doute économique. Le refus obstiné de l'abbé de Perse de céder ce pouvoir, symbolisé par le cheval, la classe équestre ayant toujours eut la prééminence en Gaule comme à Rome, entraîna l'issue fatale pour Perse. Cet abbé se nommait Dadon. Il assuma la responsabilité de la ruine du monastère dont il avait la charge et partit vivre en ermite une vie de repentance. ConclusionLes deux légendes parlent donc d'une seule et même personne : Dadon né à Lévnhac au début du VIIIe siècle et devenu abbé de Perse. Après son échec face à Calmont il partit " loin de ce lieu " vivre en ermite à Conques. Rejoint par Medraldus et d'autres moines de Perse, il refusa pour des raisons faciles à comprendre d'être à nouveau abbé d'un monastère et alla s'installer à Vabres. Contrairement à d'autres fondateurs de communautés monacales, l'Eglise refusa toujours d'en faire un saint, mais lui donna seulement le titre de bienheureux, sans qu'aucune raison ne soit donnée. Sa pierre tombale porte la mention " canonisé par la voix populaire ". Hilarian pour sa part fut un ermite du IVe siècle qui vint vivre sa foi sur la rive droite du Lot. Vivait-il seul ou était-il à la tête d'une petite communauté cénobitique dont les sarcophages de Costevieille seraient les témoins ? Sa mort en martyr suscita un culte et l'édification d'un monastère autour duquel se développa un bourg relié à la voie romaine. Il est évident que cette théorie ne peut être confirmée ni infirmée tant que l'archéologie ne se sera pas penchée sur le contenu du soubassement de Perse. Mais toute cette étude essaie de répondre la seule et unique question qui se pose lorsqu'on commence à étudier un peu sérieusement ce bâtiment : quelle est sa raison d'être ? Si on considère l'important tonnage de grès déplacé et l'énorme travail de taille (blocs, fûts de colonnes de toutes tailles, pilastre, chapiteaux, tympan, modillons, etc….) on est droit de se demander ce qui a bien pu motiver Conques. D'une part l'abbaye est en effet engagée dans la construction de son abbatiale, une réalisation très coûteuse, d'autre part les bâtiments de Perse sont tellement dégradés qu'il faut tout reconstruire. Le chemin de Compostelle ne saurait suffire à expliquer cet énorme travail de totale reconstruction. Alors pourquoi ?